UNE GRANDE VARIETE GEOLOGIQUE ET ARBUSTIVE
Ici les vallées fertiles, avec leurs marais et leurs gras pâturages, côtoient les plateaux calcaires du Jura ainsi que les contreforts siliceux des Vosges. En outre, on recense des biotopes très particuliers, tels que les tourbières du Russey ou de Frasne ou encore les terrils de Ronchamp. Enfin on trouve représentés tous les feuillus de la plaine (bien que l’orme ait quasiment disparu) ainsi que l’ensemble des conifères de montagne. Partant, dire de cette région qu’elle est favorable à la croissance des mycotas est un euphémisme.
Peut-on s’étonner dés lors qu’elle ait vu naître des mycologues de grand renom : Quélet, Bataille, Patouillard, Henry, Becker ou encore Margaine, certainement le meilleur aquarelliste de champignons de tous temps. Le climat, plus chaud au sud, plus frais au nord, et les graduations dues aux altitudes diverses, permettent l’avancée d’espèces méditerranéenne, comme l’oronge ou le " sanguin " (lactarius sanguifluus) tout comme la venue d’espèces alpines ou boréales.
Le pays de Montbéliard constitue, au sein de la région Franche-Comté, un véritable carrefour géologique, ourlé au sud de la chaîne du Lomont, et au nord des plateaux calcaires acides de la Haute-Saône. Il s’agit d’une zone de transition, où la silice et le calcaire se côtoient, tant pour les sols que pour la végétation. Cette diversité favorise donc la présence d’espèces calcicoles et silicicoles, collinéennes et montagnardes. Force espèces y ont été découvertes, pour la plupart dans les forêts de feuillus où dominent le hêtre et le charme, même si l’épicéa tend à occuper une place croissante. C’est à un voyage au pays de Quélet auquel je vous invite, là même où la cluse tracée par le Doubs s’habille d’étangs tranquilles et de collines boisées.
LE POLYPORE EN OMBELLE : Une CELEBRITE LOCALE
A la fonte des neiges, les terrains sablonneux et les frênaies, constituent des terrains privilégiés pour les morilles (Morchella rotunda et Morchella esculenta surtout ) ainsi que pour la Pezize veinée (Disciotis venosa), qui malgré son affreuse odeur d'eau de javel n'est pas loin de valoir les premières.
Un peu plus tard, le mousseron de la Saint-Georges (Calocybe Gambosa) exhale sa puissante odeur de farine, là dans les bosquets, ici dans les pâturages. Ce cupidon des prés est très prisé ici, comme partout ailleurs. Tout aussi printanier, mais oh ! combien plus dangereux, l’inocybe de patouillard (Inocybe patouillardi) surgit au couvert des hêtres, le long des sentiers. C’est un beau champignon d’abord conique puis étalé mais avec un mamelon persistant, tout blanc dans la jeunesse, puis lavé de vermillon. A la même époque ou un peu plus tard, pour peu que le temps soit clément, les orages font jaillir des litières d’aiguilles des vieilles pessières un agaric qui semble être une spécialité locale : l’Agaric de vénus ( Agaricus aestivialis var. veneris.). Il ressemble à un classique rosé des prés (Agaricus campestris) mais que jaunit dans les blessures de larves ou encore à la cassure. L’anneau est fragile et fugace. Il a tendance à jaunir au niveau du chapeau tandis que la base du stipe (juqu’à 80 X 25 mm) se colore très souvent d’orange safrané. C’est un bon comestible qui a le mérite de croître sous les épicéas à une période où rien d’autre ne daigne se montrer.
Ensuite, les chaleurs de juin alternées d’orages aussi soudain que violents sont propices à la croissance du polypore en ombelle ( Dendropolyporus umbellatus ) qu’on dénomme ici sous le sobriquet de " choux-fleurs. " Ce polypore très particulier émerge de sclérotes noirâtres qui parasitent les racines des hêtres ou des charmes. Il est constitué d’un pied unique qui se ramifie en une multitude de rameaux, chacun d’entre eux étant surmonté d’un chapeau (quelle enseigne pour un marchand de chapeaux !) de 5 à 40 mm de diamètre, tapissé de minuscules pores blanchâtres en dessous. Il s’agit d’un comestible qui est recherché avec passion dans tout l’est de la France (il serait absent du reste de l’hexagone.) Très fidèle à ses stations, on se les lègue de père en fils en grand secret. C’est ainsi qu’on peut surprendre les plus enragés entrain d’arroser les " places. " Il fait l’objet d’une véritable estime de la part des autochtones, et donne parfois lieu à des situations pour le moins saugrenues. Il m’est arrivé un jour de " tomber " sur un écriteau placé au pied d’un tout jeune exemplaire, sur lequel il était écrit : " je suis encore petit, laissez moi grandir." Quelques jours plus tard, au même endroit, je vis un second panneau, avec pour épigramme : " j’ai grandi, je suis parti … ! . " Ce comestible de choix peut atteindre des tailles fort respectables : les exemplaires de 3 à 5 kg ne sont pas rares. Au surplus, sa venue s’étale de juin à la mi-septembre.
Cèpes et girolles complètent agréablement les récoltes de polypores en ombelle. Il est d’ailleurs amusant de remarquer que " chanterelle " correspond à girolle dans le patois de Montbéliard, et que le botaniste montbéliardais Jean Bauhin a latinisé ce nom en " cantharellus " au cours du XVI ème siècle. Ceci est passé quasiment inaperçu, mais représente cependant le point de départ de la systématique fongique, puisque ce fut la première fois qu’on donnait un nom officiel à un champignon. On peut donc prétendre que la mycologie est née à Montbéliard !
UN TERRAIN DE PREDILECTION POUR LES HYGOPHORES
Arrivé le 15 septembre, la poussée fongique démarre véritablement. Les arbres qui n’ont plus besoin de nitrites pour fabriquer leur feuillage, entrent dans une période d’inactivité et laissent alors tout loisir aux mycéliums de produire, qui des basidiomes, qui des ascomas. A cette époque, on " marche sur les champignons ", et le bal des " paniers à cou " se donne en représentation.
Un des premiers à se montrer est l’hygrophore des poètes ( Hygrophorus poetarum ) Celui-ci, bien que très commun sous le couvert des hêtres en station calcaire, n’ait identifié que depuis peu. Sans doute parce qu’on l'a longtemps confondu avec le " pudibond " (Hygrophorus pudorinus ), son pendant des sapins blancs. Notre hygrophore des poètes est certainement le plus beau et le plus massif du genre. De surcroît, c’est un excellent comestible. Son chapeau, épais et charnu, d’un fauve incarnat particulier peu atteindre 20 cm de diamètre. Les lames sont subdécurrentes, pâles et espacées. Le stipe est élancé, fusiforme, blanc, mais avec souvent des nuances d’ivoire ou d’incarnat pâle. Il répand une odeur curieuse de baume de tolu ou de jacinthe. Son parfum est toutefois si puissant qu’il convient de la blanchir avant de le consommer.
Vous pourrez également saluer la chanterelle améthyste (Cantharellus amethysteus), qui abonde par endroit. Elle diffère du type par son aspect plus charnu ainsi que par la présence caractéristique de squamules lillacines sur le chapeau.
En terrain marneux, une magnifique amanite dédiée à Georges Becker fait tantôt son apparition : Amanita Beckeri. Son chapeau d’un brun noisette typique est recouvert de grossières verrues légèrement brunissantes. Son stipe élancé (jusqu’à 12 cm de haut), guirlandé de brun sur fond plus clair et finement strié sous les lames, est entouré d’une ceinture à 15 mm de la base. La volve est engainante, membraneuse.
La superbe entolome livide (Entoloma lividum) est ici très commune. Elle est responsable de la plupart des cas d’intoxications. Malgré ses lames non décurrentes qui rosissent à maturité et son odeur de farine, d’aucuns la confondent encore avec Lepista nébularis, voire avec le tricholome iris (Lepista irina.) Ce dernier, particulièrement ubiquiste, vient exclusivement en terrain calcaire. Il est très fréquent dans le Pays de Montbéliard. Tantôt très pâle, tantôt de teinte fauve isabelle, vous le reconnaîtrez aisément à son odeur suave de racine d’iris. C’est un excellent comestible.
Les stations rudérales, et notamment les débris de paille, fournissent un milieu privilégié à la croissance de Stropharia rugosoannulata, un champignon originaire d’Amérique du Nord. Elle fut récoltée pour la première fois en France durant l’année 1969 à Mandeure, à quelques centaines de mètres de la maison natale de Frédéric Bataille. Le chapeau est d’une teinte vineuse et s’étale jusqu’à 30 cm de diamètre. Le stipe long et large est orné d’un anneau membraneux strié sur la face supère, dentelé sur la face infère. C’est paraît-il un bon comestible.
A mesure que la saison s’avance, deux majestueux hygrophores surgissent d’entre les pierres : l’hygrophore du garde-manger (Hyrophorus penarius) et l’hygrophore russule (Hygrophorus russula.) Il est curieux de remarquer que l’un ne va jamais sans l’autre, à tel point que dans certaines stations, j’ai constaté que leurs ronds de sorcière se croisaient. Ils affectionnent les terrains rocailleux, sous le couvert des chênes. Le premier d’entre eux est un champignon à chapeau tourmenté, souvent bosselé, charnu, épais, et à chair cassante. Il est presque unicolore, de crème à ivoire, avec quelque fois ça et là des nuances d’ocracé, généralement à la base du stipe, lequel se termine en dent de chien. Ses lames sont épaisses, nettement décurrentes, espacées. C’est un comestible délicat, à chair croquante. Le second est tout aussi charnu, mais avec un pied trapu, qui se tache, à l’instar du chapeau et des lames de lie de vin. Par ailleurs ses lames sont très serrées, et simplement adnées. Sa silhouette est nettement tricholomoïde, ce qui explique les nombreux avatars de nomenclature dont il fut l’objet. La région accueille également deux espèces voisines de l’hygrophore du garde-manger, l’une en terrain calcaire neutre, l’autre de tendance acidophile. Toutes deux sont associées étroitement au hêtre. Tout d’abord Hygrophorus penarius var. barbatulus, qui diffère du type par la taille moindre, les lames plus colorées (à vague reflet saumoné), et le port plus trapu. Cette variété de penarius est donnée comme acidophile, et si je l’ai déjà récoltée en terrain calcaire, au voisinage de vaccinium, c’est que par endroit le sol est décalcifié en surface ou alors que des alluvions siliceuses y sont repérées. Hygrophorus fagi (l’hygrophore du hêtre), quant à lui, est exclusivement calcicole. Son chapeau est davantage coloré que celui de penarius (et même parfois lavé de rosâtre au disque) et surtout, on note souvent la présence dans le premier tiers supérieur du stipe de chinures en zigzag. Ces trois hygrophores de la section clitocyboïde sont néanmoins forts proches ; leur différenciation suppose donc une bonne observation de leur écologie.
Les années de sécheresse (eh oui ! le Pays de Montbéliard, célèbre pour ses frimas hivernaux, jouit bien souvent d’étés secs et ensoleillés), dans la hêtraie calcaire, apparaît un tricholome peu courant : Tricholoma umbonatum. C’est un champignon bien caractérisé par son port élancé, son mamelon proéminent, son odeur et sa saveur farineuses. Le mycologue hollandais Huijsman, alors qu’il était en vacances Chez son collègue et ami Georges Becker, récolta à plusieurs reprises ce tricholome dans les bois de Lougres. Pensant être en face d’une nouvelle espèce il proposa de le décrire sous le nom de Tricholoma montbéliardense. Malheureusement pour notre ego, ce champignon avait été décrit précédemment. Mais cette anecdote souligne bien la rareté de notre umbonatum.
Si les hygrophores sylvicoles sont légions, les espèces praticoles ne sont pas en reste, de sorte que les plus courageux, qui osent braver le froid cinglant que la bise souffle à pleine bouche, peuvent réaliser de belles récoltes d’hygrophores virginaux (Cuphophyllus virgineus) et d’hygrophores des prés (Cuphophyllus pratensis.).
Avec eux la saison mycologique arrive à son crépuscule. Pourtant, pour qui sait observer, et pour qui ne prévaut pas la " casserole ", le règne fongique nous offre encore bien des occasions de s’émerveiller tout au long de l’hiver.