Sous
le charme des Landes
par Daniel Sugny
Nous sommes le 31 octobre 2006, il est 9 H du matin et une petite équipe attend le président de la SO. MY. LA. (Société Mycologique Landaise) pour une sortie sur le littoral. Le dit-président, Michel Pestel, est en retard, mais c’est habituel, paraît-il, donc rien d’inquiétant...Quelques mycologues landais ont répondu présents à l’appel de Michel pour nous faire découvrir la pinède et les dunes de Lit-et-Mixe, un charmant village situé au sud de Mimizan. Pas moins de 7 personnes de l’Est sont ainsi pressées de partir à la découverte de ces milieux si différents des nôtres : Catherine et Patrick Laurent et (SMHV), Gilbert Moyne (SHND), Gilbert Moinier et sa moitié (SMLuxeuil), Roselyne et moi. En attendant Michel, pourquoi ne pas faire un tour vers le camping, sous les pins des Landes, propose Patrick. C’est parti !
Nos regards se posent tout d’abord sur les tapis de bolets des bouviers (Suillus bovinus), qui sont souvent associés à Gomphidius roseus, bien représenté dans cette forêt. Russula turci est très abondante tandis que Russula adusta prospère dans quelques stations, montrant sa prédilection pour les climats doux et les terrains siliceux. Puis c’est le tour de Rhizopogon obtextus de nous séduire par ses basidiomes ocre jaune semi-enterrés, décorés d’un réseau de filaments mycéliens. Mais nous n’avons encore rien vu...pas encore Michel, en tous cas.
Un peu plus loin, un tas de sable mêlé d’aiguilles et d’écorces de Pinus pinaster subsp. atlantica (le pin des Landes) nous attend, l’air de rien, avec quelques prestigieux cadeaux : Entoloma ameides que l’on n’attendait pas ici, Leucocoprinus birnbaumii que nous trouvons plutôt chez nous dans les pots de fleurs, et puis une magnifique touffe de Leucocoprinus cepistipes à chapeaux immaculés et tout floconneux. Mais ce n’est pas fini... L’espèce que j’attendais depuis longtemps est là, à notre portée. Patrick l’avait reconnue tout de suite, ayant déjà eu le privilège de l’observer en Alsace et dans les Landes : Collybia luxurians, en touffe de magnifiques spécimens à chapeaux très lobés-sinueux brun roux chaud, stipes torsadés et lames fines crème devenant ochracé avec l’âge. Nous restons muets devant tant de beauté regroupée sur un tas de sable. Les appareils photo nous permettent d’immortaliser quelques images de ces raretés offertes par Dame Nature. Rappelons que Collybia luxurians, décrite d’Amérique du Nord par Peck en 1887 a été récoltée pour la première fois en France en 1993 dans le département de la Gironde, sous pins des Landes...
Rhizopogon obtextus, dans la pinède
Collybia luxurians, sur tas de sable mêlé d’aiguilles et d’écorces de pin.
Enfin, Michel arrive, il est 10 heures et nous n’avons pas vu passer le temps...Il avait juste quelques courses (landaises) à faire. Rien de grave, on a tout le temps, dans le Sud. Si nous changions de milieu ? La dune boisée sera notre prochaine étape. L’un de nos guides nous présente quelque chose de surprenant : en fin naturaliste, il a remarqué de longue date que les chanterelles à pied jaune (Cantharellus lutescens) étaient toujours, dans cette station en tous cas, associées à une minuscule hépatique nommée Lophocolea bidentata. Cette observation nous enchante et nous incite à mémoriser le phénomène pour de futures observations dans nos contrées plus septentrionales. Poursuivant notre balade, nous saluons le sympathique Mycena seynesii à chapeau brun pourpré à brun rosé ou entièrement rosé, qui tire sa nourriture des cônes de pins maritimes tombés au sol. Plus loin, je découvre une belle station de Suillus bellini, le bolet de Bellini, dont le stipe est décoré de granulations rouge brique. C’est une espèce thermophile à tendance méditerranéo-atlantique. Peu de chance de la voir un jour en Franche-Comté, quoi qu’il ne faille jurer de rien, avec les changements climatiques...Mais voici le fameux « bidaou », qui a fait déjà couler beaucoup d’encre du fait de sa toxicité reconnue en cas de consommation importante et répétitive. Les auteurs modernes ne différencient pas cette espèce de Tricholoma equestre, pourtant les spécimens qui croissent sous pins des Landes en zone littorale sont nettement plus gros et charnus que le tricholome des chevaliers et ce dernier n’a jamais tué personne, à notre connaissance. Certains auteurs ont nommé le bidaou Tricholoma equestre var. arenarium, ce qui nous semble très judicieux, compte-tenu de la morphologie et de l’habitat particulier de ce champignon, mais ils ne sont pas suivis par la majorité... Cela viendra peut-être un jour...
La dune grise nous attend maintenant. Elle porte le joli nom de « lette grise », cette zone du littoral peuplée ici de jeunes pins maritimes et de cistes à feuilles de sauge. Nous réserverait-elle des surprises, elle aussi ? Peut-être... Tout d’abord des dizaines d’exemplaires d’Amanita muscaria var. aureola attirent nos regards et sont du plus bel effet dans le paysage dunaire. Ce taxon, plus acidiphile que le type, est associé ici aux pins des Landes. Une amanite caméléon ensuite, très discrète bien que corpulente, présente une teinte tellement proche de celle du sable qu’elle fait preuve d’un mimétisme presque parfait avec son milieu. Une vraie merveille ! C’est Amanita mairei f. supravolvata, qui vit dans le sable, associée par mycorhize aux racines de jeunes pins des Landes. Enfin, près d’un buisson de cistes à feuilles de sauge (Cystus salviaefolius), que fait ce bolet presque couché sur le sol ? Fait-il la sieste alors qu’il n’est que onze heures du matin ? Mais c’est Leccinum corsicum, le bolet corse, une des grandes fiertés de nos collègues de la SO. MY. LA. Excessivement rare sur le continent, ce bolet fait le grand bonheur de nos amis landais depuis qu’il est venu s’installer chez eux. En douceur...
L’océan est à portée de main maintenant et c’est tout naturellement que nos pas se dirigent vers la dune blanche, exposée aux embruns. Que peut-on bien trouver dans le sable pur, avec quelques plantes parsemées dans les dunes ? Des agarics tout d’abord, qui vivent en saprotrophes de l’humus à l’instar d’Agaricus menieri et d’Agaricus spissicaulis. Des lépiotes, telle Lepiota brunneolilacea, presque complètement enterrée, humicole également – Et puis la psathyrelle des sables, Psathyrella amnophila, qui pousse parmi les oyats (Amnophila arenaria), peut-être en saprotrophe sur leurs rhizomes morts.
Le retour vers le lieu de pique-nique va nous permettre d’observer encore de nombreux taxons, parmi lesquels Scleroderma geaster, Cortinarius mucosus, Lepista caespitosa, Sarcodon glaucopus, Oligoporos ptychogaster, Phellodon niger et Rhizopogon roseolus. Si l’on ajoute au plaisir d’avoir admiré toutes ces merveilles celui de partager un repas en forêt avec pour fond sonore l’accent landais, comment ne pas tomber sous le charme des Landes ?
Mycena seynesii, sur cône de pin, dans la dune boisée.
Suillus bellini, dans la dune boisée.
Tricholoma equestre var. arenarium, dans la dune boisée.
Amanita mairei f. supravolvata,
dans la lette grise.
Leccinum corsicum, dans la lette grise, associé par mycorhize aux racines de cistes
à feuilles de sauge.
Lepiota brunneolilacea, presque complètement enterrée, dans la dune blanche.