Société Mycologique du Pays de Montbéllard - Bulletin n° 5 - 1999

Lucien Quélet

Notre société a pensé qu'il était de son devoir de rappeler quel fut ce mycologue franc-comtois de renommée mondiale à l'occasion du centième anniversaire de sa mort. En m'inspirant d'un certain nombre d'articles paru dans les bulletins de la SMF, j'ai essayé de brosser un portrait rapide, et bien évidemment incomplet tellement sa vie fut débordante d'activité, de ce savant de valeur dont l'influence s'exercera encore longtemps sur le monde des champignons

Le 14 juillet 1832 (année même où disparaît un autre grand naturaliste franc-comtois: Georges CUVIER- 1769-1832), naît dans une famille de cultivateurs de Montécheroux un de nos plus éminent mycologue français (et de surcroît franc-comtois) Lucien QUÉLET qui donnera à la science des champignons toutes ses bases et sa noblesse.

Orphelin très jeune, Lucien QUÉLET va subir l'influence de ses trois oncles. Le 1er, Charles Perdrizet, pasteur protestant à Roches Les Blamont lui inculque la peinture, le dessin et le latin, matières qui, plus tard, lui seront d'une aide précieuse dans sa passion pour la mycologie. Il commence ses premières collections avec ardeur (plantes et papillons) et les quelques livres trouvés dans la bibliothèque de son oncle l'initie à l'étude des sciences naturelles pour lesquelles il se passionne si vivement.

Ces prédispositions s'accentuent avec l'influence de son 2eme oncle Jean Frédéric Perdrizet également pasteur à Vandoncourt. Ce dernier l'emmené herboriser à travers bois et prairies et son 3eme oncle Louis Perdrizet, meunier à Etupes, renforce la formation de Lucien grâce à son expérience "mycophile"; ce qui bien plus tard, en 1865, ne les empêche pas de consommer l'Entolome livide et d'en expérimenter la toxicité malgré eux.

Frappés par sa vive intelligence, ses oncles décident de lui faire suivre des études classiques au collège de Montbéliard d'où il sort bachelier es-lettres.

Il passe quelque temps Il passe quelque temps au séminaire protestant de Strasbourg mais sa vocation religieuse ne s'affirmant pas, il réussit son bac es-sciences puis poursuit ses études en médecine et en botanique à la faculté. En août 1854, alors qu'une épidémie de choléra fait des ravages dans les Vosges, il s'offre pour soigner les malades avec un courage digne de son caractère. En 1856 il soutient sa thèse de Doctorat "Essai sur la syphilis du foie" et obtient le titre de Docteur en médecine à 24 ans. Il s'installe à Hérimoncourt comme médecin, s'y marie et y reste jusqu'à sa mort à l'âge de 67 ans, le 25 août 1899.

Il partage sa vie entre sa profession et son goût pour les sciences naturelles; il s'intéresse vivement à l'étude des plantes phanérogames et des cryptogames. Il ramasse plantes, fleurs et mousses, et publie le "Catalogue des Mousses, Sphaignes et Hépatiques des environs de Montbéliard en 1872 dans les Mémoires de la Société d'Emulation de Montbéliard.

A l'époque néfaste de la guerre de 1870, il s'offre comme médecin des ambulances de Valentigney et d'Hérimoncourt et reçoit une croix de bronze décernée par la Société de secours aux blessés de terre et de mer. Il apprend l'allemand et l'anglais et se perfectionne dans l'étude de la langue latine.

(1) Dessin de Pierre MOENNE-LOCCOZ (numérisé à partir du bulletin n° 100 de la fédération mycologique Dauphiné-Savoie)

Peu à peu il se sent attiré par l'étude des champignons, il y consacre tous ses loisirs au point de négliger quelque peu sa clientèle. Après une vingtaine d'années passée au chevet de ses malades, il abandonne la médecine, prodiguant toutefois ses soins à de rares familles amies. Il vécut modestement, se consacrant à ses études mycologiques qui déboucheront sur des ouvrages et des publications dans des revues scientifiques de l'époque.

Précis, méthodique et observateur, travailleur acharné, il devient bientôt un grand mycologue que l'on consulte avec intérêt; il décrit de nouvelles espèces de champignons, n'hésitant jamais à compléter, à modifier ses conclusions pour les améliorer. Ajouter à cela un coup d'œil infaillible, une mémoire immense et rigoureuse, le sens de l'essentiel et de la simplification , un esprit critique développé et vous comprendrez qu'il soit devenu un grand savant.

Si BOUDIER, BOURDOT, BRESADOLA, COOKE, FORQUIGNON et autres PATOUILLARD étaient ses principaux correspondants, c'est incontestablement le Suédois Elias FRIES (avec lequel il correspondait en latin) qui fut son maître. Il se montrait impitoyable vis-à-vis des mycologues qui croyaient découvrir et nommaient des espèces que FRIES ou lui-même avaient déjà désignées. D'ailleurs, selon son habitude, il s'inquiétait peu de ce qui avait été fait par d'autres que par lui; cette manière d'être avec ses collègues et le sentiment trop marqué de sa valeur scientifique personnelle l'ont quelques fois porté à se montrer injuste et à manquer de correction envers d'autres mycologues. Sa forte personnalité le rendait autoritaire, il ne sut pas être indulgent envers ses collègues.

Cet homme d'aspect physique élancé, sec et volontaire, infatigable et résistant marcheur, fut aussi le premier à utiliser pour ses déterminations et sa classification, les caractères liés à l'odorat, au goût et au toucher. C'est peut-être là une des raisons déterminante de sa maîtrise, il a mis au service de sa passion tous les sens dont il était doté et il y attachait une importance toute particulière.

Ses descriptions étaient courtes mais bien illustrées de ses superbes aquarelles préférables, selon lui, à n'importe quel herbier; il n'avait que très peu recours au microscope, instrument encore peu utilisé dans cette science. Il observait, analysait, décrivait et dessinait de façon à conserver les preuves des faits observés; il contrôlait ses déterminations, les rectifiait et les expérimentait sur lui-même : " dans la solitude j'ai fait maints périlleux essais " disait-il.

Son premier ouvrage en 3 parties sera peint et publié dans les Mémoires de la Société d'Emulation de Montbéliard sous le titre "Les champignons du Jura et des Vosges". Ce travail dédié à Elias FRIES, mycologue suédois avec lequel il aura plus tard des divergences de vues scientifiques, comportera vingt deux Compléments, parus de 1875 à 1902(le dernier est posthume), il illustrera son ouvrage par de fort belles planches dessinées par ses soins, tout en mettant au point avec la collaboration de Frédéric BATAILLE (1850-1946), autre éminent mycologue franc-comtois, les Monographies des genres principaux. Il dessinait avec aisance et avait un talent incontestable; au retour de chaque promenade, avec ses enfants ou petits-enfants, il dessinait de mémoire sur le premier fragment de papier venu.

En ce qui concerne les dessins microscopiques, il ne semble pas en avoir effectué beaucoup, bien qu'ayant un microscope, son grossissement ne permettait pas de voir l'ornementation de la membrane des spores.

Peu à peu, son autorité, sa maturité s'affirment; il va émettre ses propres idées et abandonner la classification choisie par FRIES pour s'ériger en maître et publier en 1885 son second ouvrage rédigé en latin I'" Enchiridion Fungorum" (manuel des champignons présentant les premières réformes de la classification).

Marqué par le rigorisme protestant de son éducation enfantine, supportant peu la contradiction et confiant dans ses jugements et ses principes préconçus, Lucien QUELET publie en 1888 son œuvre maîtresse: " La flore mycologique de la France et des pays limitrophes " travail de synthèse fort considérable, bouleversant les données de l'époque et servant de base à la science contemporaine des champignons supérieurs. C'est en précurseur qu'il assure la classification des champignons du XIXèmesiècle, étant ainsi l'initiateur d'une méthode rigoureuse et féconde.

Ces ouvrages appréciés en font un des maîtres de la mycologie européenne. QUELET est de ces savants qui s'intéressent à la nature entière: dès sa jeunesse, la géologie et l'archéologie le passionne, et, vers la fin de sa vie, il s'occupe davantage d'ornithologie (il s'est avisé de fixer le chant des oiseaux au moyen des notes de la gamme), de malacologie (étude des mollusques) et surtout de l'étude des coléoptères.

Cette somme de connaissances a donné à l'Hérimoncourtois Lucien QUELET une renommée scientifique mondiale malheureusement limitée aux cercles de naturalistes.

Même en son "pays", QUELET reste quelque peu ignoré bien qu'une rue porte son nom. Il fut l'un des promoteurs et fondateurs de la Société Mycologique de France dont le but était de concentrer les recherches et provoquer les progrès de la mycologie; il en devint le premier président puis le président d'honneur. La Société Mycologique de France a été fondée le 5 Octobre 1884 à Epinal (Vosges) avec l'aide de mycologues vosgiens. La société a initialement été créée sous le nom de Société Mycologique et les trois premiers bulletins ont été publiés sous ce titre. C'est le 25 Mai 1885 que QUELET a fait adopter à Belfort son nom de S.M.F.

D'un premier abord un peu froid, dur et réservé, le Docteur QUELET ne s'ouvrait pas facilement à tout le monde mais dès qu'on avait l'amour des choses de la nature, il devenait un maître plein de bienveillance. Très serviable à tous ceux qu'il connaissait, il ne refusait jamais un conseil ou des déterminations à ceux qui avaient recours à ses lumières; il recevait de toute la France et même de l'étranger des envois de champignons à déterminer.

OUVRAGES CONSULTES :

EM. Boudier, 1899 - Notice sur le Dr L Quélet, Bull. Soc. Mycol. Fr. XV: 321-325 G. THIRY, 1913 - Un souvenir de Quélet, Bull. Soc. Mycol. Fr. XXIX: (2 pages)

E. J. Gilbert, 1949 - Une œuvre - un esprit. Lucien Quélet, Bull. Soc. Mycol. Fr. 65: 5-33

E. J. Gilbert, 1984 - L'activité mycologique chez les médecins, Bull. Soc. Mycol. Fr. 100: 65-67

J.J. Grossetete, 1986 Les Mycologues Franc-comtois, une tradition - Thèse universitaire n° 25-86-044 présentée et soutenue publiquement le 16 octobre 1986 - Faculté de médecine et de Pharmacie de Besançon, p.1-200.

Retour au sommaire