UNE SINGULIÈRE RÉCOLTE DE GEASTRUM FORNICATUM
DANS LE NORD-EST DE LA FRANCE
[Contribution n°52 au Programme National d’Inventaire et de Cartographie des Mycota Français]
par Daniel SUGNY
14, rue Jacques Prévert – 70400 HÉRICOURT
(SMPM & SMTB)
Résumé : l'auteur présente la 4-ème récolte de Geastrum fornicatum (Huds.) Hook faite dans le quart nord-est de la France. L'écologie et la distribution de l'espèce sont discutées.
Summary: the author presents the fourth record of Geastrum fornicatum (Huds.) Hook made in the north-eastern part of France. The ecology and the distribution of the species are discussed.
Key-words: Basidiomycota, Gasteromycetideae, Geastrum.
Un unique exemplaire de Geastrum fornicatum (Huds.) Hook. récolté dans le Doubs (25), dans la commune des Plains-et-Grands Essarts, en avril 2001, nous a permis d'étudier cette singulière espèce et son habitat. Ce qui frappe chez ce géastre, c'est d'abord sa stature imposante (11 cm de haut sur 9 cm de diamètre à la base pour notre spécimen), et ensuite sa rareté. En effet, ce champignon spectaculaire figure sur la liste rouge européenne provisoire (Ing, 1993), dans une catégorie de forte menace (groupe A) qui concerne des espèces à disparitions multiples signalées dans de nombreux pays et à populations en fort déclin. De fait, le nombre de ses stations est très limité et ses poussées sont sporadiques. Après avoir fait une description du basidiome et de sa station, nous présentons une synthèse des données en notre possession concernant l'écologie et la répartition de l'espèce, puis nous tentons de définir ses paramètres écologiques les plus importants.
Exopéridium brun-rouge sombre haut de 8 cm, constitué de 4 lobes longs et étroits reposant sur les extrémités de 4 autres, plus petits et plus larges, pointant vers le haut et formant une cupule basale nidiforme mesurant 9 cm de diamètre. Endopéridium brun-noir mat, globuleux-aplati, mesurant 4 cm de diamètre et 2,5 cm de hauteur, contracté en une apophyse basale et porté par un large pédicelle haut de 4mm. Péristome fimbrillé, fibrilleux-lacéré, indéterminé. Gléba noire à reflets pourprés. Capillitium à hyphes x 2 à 8 µm, à paroi très épaisse, incrusté, brun sombre. Spores brun foncé, sphériques (diamètre 3,6 à 4,2 µm) ornées de verrues obtuses et régulières.
En bordure de route, isolé sur un vieux frêne (Fraxinus excelsior), dans l'humus tapissant le fond d'une cavité. Les Plains-et-Grands Essarts (Doubs, MEN 3623A), Trémeux, alt. 720m, le 08.04.2001. Leg. : J.-P. Bredillot et L. Galliot ; Det. : D. Sugny (Herb. DS n° 2557/01.04.08).
Humus formé de bois et d'écorces très décomposés de frêne imprégnés des suintements caractéristiques de cette essence.
La station est située à l'étage collinéen, sur le versant ouest du Jura, dans une zone peuplée de nombreux frênes. Le niveau des précipitations se situe aux alentours de 1300 mm par an, (BLANT, 2001), montrant une nette tendance atlantique. En effet, si le versant est du Jura est soumis à un climat de type semi-continental, le versant ouest est caractérisé par un climat tempéré humide de type atlantique car le Jura constitue la première barrière montagneuse dressée sur le trajet des vents venus de l'océan. La présence de vastes frênaies dans le secteur est d'ailleurs un bon indicateur, car cet arbre préfère les stations fraîches avec un taux d'humidité de l'air assez élevé.
MORPHOLOGIE
Geastrum fornicatum est une grande espèce non triviale qui se différencie du commun G. quadrifidum, plus petit, par un péristome non ou à peine défini alors qu'il l'est nettement chez ce dernier. Le mode de formation des basidiomes de G. fornicatum est très particulier : lorsque l'œuf souterrain, de forme aplanie et de teinte blanchâtre, arrive à maturité, l'exopéridium, constitué des couches externes, en détache les plus inférieures qui resteront au ras du sol, formant la couche mycélienne en forme de nid. Puis, lorsqu'il s'ouvre, il dresse ses 4 ou 5 lobes lancéolés au dessus du nid, les pointes de ses lobes restant soudées à celles des lobes du nid basal. Les lobes arqués de l'exopéridium forment ainsi des sortes de voûtes, donnant à l'espèce une allure très élégante. Le nom de l'espèce vient d'ailleurs de cette particularité, l'adjectif "fornicatus" signifiant cintré ou vouté (MONTEGUT, 1997).
ÉCOLOGIE
Voici la liste des principaux types d'écologie décrits dans la littérature ou indiqués par nos collègues mycologues en réponse à une enquête lancée sur les forums informatiques.
Milieux généraux: littoral atlantique surtout, mais aussi ripisilves, sous-bois arborés ou arbustifs, friches urbaines, terrains de camping, brousailles anthropogènes (DÖRFELT, 1976, 1985).
Végétation associée: dans les vieux peuplements de Robinia pseudoacacia et Cupressus surtout, mais aussi sous Ulmus, Quercus ilex, Cedrus, Picea, Pinus, Laurus, Syringa, Crataegus et Sambucus (DÖRFELT, 1985; MORNAND, 1986).
Substrats: souches pourrissantes, humus évolués avec de fortes accumulations de feuilles ou d'aiguilles, sols sablonneux et calcaires, terrains anthropisés. Le pH est compris entre 5,8 et 7,6 dans de nombreuses stations (RIMÓCZI, 1994 : 128).
La synthèse de ces observations montre que cette espèce, saprotrophe humicole, a une nette préférence pour les milieux nitrophiles et les humus évolués avec fortes accumulations de litière, le plus souvent dans des stations soumises à un climat de type atlantique.
Signalée en Europe, Amérique du Nord et Australie principalement (MARCHAND, 1976), cette espèce globalement rare apparaît de façon sporadique et irrégulière. En France, sa principale aire de répartition est constituée des régions proches du littoral atlantique, de la Gironde au Finistère, avec une préférence pour la côte vendéenne (BOIFFARD, 1976), les îles charentaises, l'île d'Oléron et les Pays de la Loire. Elle semble très discrète dans les autres régions de France. Dans le quart nord-est, l'espèce n'est signalée qu'en Meurthe-et-Moselle (54) et dans le Doubs (25). Dans ce dernier département, 2 récoltes sont enregistrées : une en 1963 à Audincourt, par François MARGAINE et Paul MAILLOT, l'autre en 1994 au Russey par Michel CAILLET, en périphérie d'une tourbière. Notons que ces deux dernières stations sont situées, comme la nôtre, sur le versant ouest du Jura. Cette récolte semble donc, à notre connaissance, la quatrième pour le quart nord-est de la France, et la troisième pour le département du Doubs.
DISCUSSION
Si de prime abord notre récolte semble avoir une écologie assez différente de celle des stations typiques du littoral atlantique, l'analyse fait ressortir de grandes similitudes qui sont :
- Station à climat tempéré humide de type atlantique.
- Substrat composé d'une forte accumulation de matière organique, à l'abri des lessivages
(cavité du tronc) et contenant donc une part non négligeable de nitrates.
La présence d'un climat tempéré humide et la nature nitratophile du substrat semblent être les principaux facteurs qui conditionnent la présence de cette espèce, mais sa rareté montre que ces conditions, si elles sont nécessaires, ne sont pas suffisantes. D'autres paramètres tels que le régime thermique des stations jouent peut-être un rôle essentiel dans la répartition de ce champignon hors du commun.

REMERCIEMENTS
Nous remercions Régis Courtecuisse (Lille) et Bernard Dangien (Nancy) pour les informations transmises concernant la répartition et l'écologie de l'espèce, ainsi que tous les mycologues qui ont bien voulu répondre à notre enquête sur les forums mycologiques (<mycologia-europaea> et <inventaire-myco>).
BIBLIOGRAPHIE
BLANT M., 2001 – Le Jura, les paysages, la vie sauvage, les terroirs. Grenoble, Libris, 352 p.
BOIFFARD J., 1976 – Contribution à l'étude des Geastraceae du littoral atlantique. Genres Geastrum Pers. & Myriotoma Desv. Doc. Mycol. 6 (24) : 1 – 34.
DÖRFELT H., 1976 – Beiträge zur Pilzgeographie des hercynischen Gebietes III. Reihe: weitere thermophile elemente der Pilzflora (Geastraceae). Hercynia N.F. 13 (4): 393 – 445.
DÖRFELT H., 1985 – Die Erdsterne, Geastraceae und Astreaceae. Wittenberg, Lutherstadt, Die Neue Brehm-Bücheri, 573 p.
ING B., 1993 – Towards a red list of endangered european Macrofungi. In : D.N. Pegler, L. Boddy, B. Ing, P.M. Kirk (Eds.), Fungi of Europe: Investigations, Recording and Conservation : 231 – 237 (Royal Botanic Garden, Kew)
MARCHAND A., 1976 – Champignons du nord et du midi. Vol. 4. Barcelone, Industrias Graficas, 264 p.
MONTEGUT J., 1997 – L'encyclopédie analytique des champignons. Vol. 3. Medan, Association Champignons & Nature, 536p.
MORNAND J., 1986 – Les Gastéromycètes de France (3): Lycoperdales (Geastraceae). Doc. Mycol. 17 (65): 1 – 18.
RIMÓCZI I., 1994- Die Großpilze Ungarns. Zönologie und Ökologie. Libri Botanici 13 : 160 p. (IHW – Verlag, Eching).